Français de l’étranger

mai.2014

Interview du Dr. Jean VACHER

jean_vacher.jpg

SFBTM : Jean VACHER bonjour et merci de répondre favorablement à l’invitation de la SFBTM.

Pouvez-vous nous retracer votre parcours scientifique en France puis à l’étranger ?

JV : N’étant plus de la jeune génération, j’ai suivi un long parcours Universitaire qui a commencé par une Maitrise en Biochimie, un DEA en Microbiologie à l’Institut Pasteur, une thèse de 3ième cycle et un Doctorat d’Etat à l’Institut de Biologie Physico-Chimique à Paris. Mes recherches à cette époque portaient sur la synthèse protéique chez la bactérie et la levure afin de mieux comprendre le rôle des ARN de transfert dans les processus de traduction. Au cours de cette formation, et grâce à des collaborations avec des chercheurs belges, j’ai pu séjourner plusieurs mois dans les laboratoires du Dr Grosjean à Bruxelles et du Dr Lussier à Liége. C’est peut-être suite à cette expérience, que j’ai décidé, Doctorat en poche, de m’expatrier aux Etats-Unis comme stagiaire post-doctoral. D’abord au Sloan Kettering Institute à New-York pour étudier la génétique de la souris, un domaine que je ne connaissais pas, avec la Dr Dorothea Bennett et ensuite à l’Université Princeton dans le laboratoire de Dr Shirley Tilghman pour étudier les mécanismes de régulation de l’alpha-fétoprotéine en utilisant la biologie moléculaire et des approches de transgénèse chez la souris.

SFBTM : Qu’est ce qui vous a conduit à vous intéresser au tissu osseux ?

JV : Lors de mon séjour à Princeton, l’effervescence était palpable car les approches d’analyse du génome de la souris étaient en plein essor. En particulier, le laboratoire de Shirley fut l’un des premiers à générer une librairie du génome de la souris dans un vecteur de chromosome artificiel de levure (YAC). Avec cet outil, le clonage positionnel était possible et de nouveaux projets dans le laboratoire se sont développés afin de caractériser plusieurs mutants de souris répertoriés dans le fameux livre de Mary Lyon et Anthony Searle intitulé Genetic variants and strains of the laboratory mouse. Un autre avantage important dans ces études était la possibilité d’obtenir certains de ces souris par l’intermédiaire du Laboratoire Jackson qui maintient une longue liste de ces mutants. Ainsi, il ‘suffisait’ de générer une carte génétique (croisement en retour) et une carte physique (YACs) pour isoler le gène responsable d’une mutation donnée. C’est ainsi que feuilletant la ‘bible’ de Mary Lyon, j’ai décidé de ma lancer dans la caractérisation de la mutation récessive grey-lethal caractérisée par un phénotype d’ostéopétrose très sévère mais aussi associée à un défaut mélanocytaire. Grâce au support de Shirley, j’ai pu démarrer ce projet dans son laboratoire avant d’accepter un poste de chercheur indépendant à l’Institut de Recherches Cliniques de Montréal.

jvacher1.png

 

SFBTM : Quelles sont les thèmes de recherche que vous poursuivez actuellement ?

JV : Après avoir isolé le gène responsable de la mutation “grey-lethal“ dont le nom officiel est Ostm1 chez la souris, nous avons eu la satisfaction de pouvoir caractériser la première mutation humaine dans le gène OSTM1 chez un patient ostéopétrotique en Italie. Ainsi, un test prénatal a pu être mis au point. Bien que nous ayons pu caractériser la structure de la protéine Ostm1, sa fonction n’est pas complètement définie. Suite à des études récentes, la protéine Ostm1 semble participer au transport vésiculaire intracellulaire et des études complémentaires sont en cours afin de caractériser les partenaires protéiques d’Ostm1. La protéine Ostm1 est hautement exprimée dans la lignée myéloïde ostéoclastique mais aussi dans les cellules T et B et nous avons démontré que le gène Ostm1 joue un rôle important dans la différenciation précoce des cellules T. De façon inattendue, nous avons aussi démontré chez la souris et l’humain que certaines mutations affectant le gène OSTM1 peuvent se traduire par des défauts du système nerveux central. Nous étudions actuellement le rôle fonctionnel d’Ostm1 dans les neurones par des approches génétiques de transgénèse et d’ablation conditionnelle. Plus récemment, nous avons aussi isolé le gène qui code pour la phosphatase Inpp4b qui fait partie de la voie de signalisation de la PI3Kinase. Inpp4b module négativement la différenciation de l’ostéoclaste et l’ablation du gène conduit à un phénotype ostéoporotique. Chez l’humain, nous avons établi que certains variants d’INPP4B sont associés avec une variabilité de la masse osseuse, définissant ainsi INPP4B comme un nouveau marqueur de sensibilité à l’ostéoporose.

En résumé, nous continuons à prioriser nos études sur le tissu osseux et ses nombreuses connections avec d’autres systèmes physiologiques dans des conditions normales et pathologiques comme l’ostéopétrose et l’ostéoporose. Cependant nous restons ouverts pour explorer de nouveaux domaines suite à nos observations et c’est cela qui rend la recherche scientifique si passionnante.

SFBTM : Parlez-nous un peu de l’Institut de Recherche Clinique de Montréal (IRCM) ?

JV : L’Institut de Recherches Cliniques de Montréal a été fondé en 1967 par le Dr Genest. Cet Institut universitaire est affilié à l’Université de Montréal mais garde une certaine indépendance ce qui minimise le côté administratif. L’Institut est composé de 35 unités de recherche et tous les directeurs de laboratoire ont aussi une affiliation avec l’Université McGill, ce qui permet de participer à la formation d’étudiants des deux Universités. Ici par de position stable et donc l’effort majeur est consacré aux demandes de subventions qui peuvent se faire au niveau fédéral et provincial afin d’assurer le bon fonctionnement du laboratoire. La charge d’enseignement est un choix car à l’IRCM il est possible de se consacrer uniquement à la recherche. Pour cela, les services communs dédiés à la recherche, de l’animalerie à la protéomique, sont toujours gardés à la fine pointe. Tous ces services sont sur place ce qui permet une plus grande efficacité dans nos recherches et nous ouvrent la possibilité de développer des approches complémentaires pour résoudre un problème donné.

SFBTM : Faire de la recherche au Canada, pardon, “au Québec“, est-ce plus facile qu’en France ?

JV : A l’heure actuelle il est malheureusement difficile de faire de la recherche sur tous les continents. Chaque système a ses avantages et inconvénients. Dans le système nord-américain une plus grande flexibilité est donné aux jeunes chercheurs de démarrer leur laboratoire mais l’implication et le risque sont plus importants. Malgré les difficultés, ce métier offre beaucoup de satisfaction et nous sommes capables d’oublier rapidement les aspects négatifs lorsque nos hypothèses s’avèrent démontrées.

 

SFBTM : Accueillez-vous régulièrement des thésard/post-docs français dans votre laboratoire ?

JV : Jusqu’à maintenant j’ai eu l’opportunité d’accueillir plusieurs stagiaires post-doctoraux. Sans être trop critique, il me semble que la formation ici aboutit à des étudiants possédant sans doute moins de connaissances d’ordre général mais ils sont mieux préparés à une carrière en recherche. Je ne sais pas si le fait d’avoir réduit fortement la durée du Doctorat peut avoir un effet, mais il est évident qu’après 5 ou 6 ans au Doctorat votre expérience en laboratoire est plus complète. Autre point que j’ai particulièrement apprécié lors de mon séjour nord-américain est la confiance qui est donnée aux étudiants dans leur approche expérimentale. Ils sont entrainés à réfléchir sur un problème complexe, à faire des hypothèses et à les vérifier même si leur patron ne leur a pas dit quoi faire. Nous apprenons de nos erreurs et cela participe au développement de l’esprit critique qui est essentiel quand on veut faire de la recherche.

SFBTM : Le retour en France est-il encore envisagé ?

JV : Je pense que ma carrière en recherche se terminera au Québec même si je garde des contacts réguliers avec plusieurs de mes collègues français. J’espère surtout que la recherche ne sera pas laissée pour compte par les politiciens car la formation d’un chercheur est un travail de longue haleine. Il est essentiel d’encourager la jeune génération à se consacrer à cette activité si exaltante et enrichissante.